Modèle de lettre à envoyer aux médias et aux politiques
Paris, le 26 janvier 2009
Madame, Monsieur,
par la présente, nous, enseignants-chercheurs de l'Université Paris 3, tenons à vous alerter du danger des réformes actuellement mises en chantier à la va-vite par notre gouvernement et concernant l'Education nationale, la formation des enseignants et l'Université. Un seul souci, en effet, semble animer l'exécutif en cette période de crise : faire des économies budgétaires, tout en affirmant, car il serait peu habile de dire le contraire, que l'éducation dans son ensemble demeure « une priorité ». Or l'est-elle vraiment quand on considère :
- les suppressions de postes dans l'Education nationale et l'Université ;
- la réduction du C.A.P.E.S., concours de recrutement des professeurs certifiés du secondaire, à un concours administratif sans contenu disciplinaire sérieux ;
- la menace que fait planer sur la recherche française la prévisible augmentation de la part que prend l'enseignement dans le service des enseignants-chercheurs vu la remise en cause du statut actuel, datant de 1984 ?
Cette hâte irresponsable, et sans doute idéologique, à détériorer encore un peu plus un métier qui s'exerce dans des conditions de plus en plus ardues, pour des raisons diverses, dont l'avalanche de réformes n'est pas la moindre, rencontre notre plus vive opposition. Nous sommes dès lors absolument résolus à défendre les valeurs qui nous ont fait choisir à la fois le métier de professeur et l'appartenance à la Fonction publique d'Etat. Une société tout entière ne peut en effet obéir à la tyrannie qu'imposent à l'heure actuelle, sans modération ni réserve, les lois du marché, de la rentabilité et du « tout économique » - par ailleurs récemment mises à mal du fait de leur propre démesure. La stabilité de notre communauté nationale, et ses possibilités de transmission du savoir, de l'esprit critique et de la réflexion, réclament la sauvegarde de certains principes que sont le désintéressement de la pensée, la liberté de son développement et de son échange, la considération pour autrui.
Ne mélangeons donc pas les sphères d'activité : la production de richesses matérielles est une chose - qui ne réclame d'ailleurs pas l'extension, que l'on constate actuellement, de la souffrance au travail dans les entreprises privées ou semi-publiques. La pensée, richesse d'une autre nature, relève d'un domaine différent, et c'est elle, en fin de compte, qui assure, par-delà l'activisme, l'impulsion du moment et l'autoritarisme politique, la cohérence, le sens et la saveur de la vie en commun.
Nous voulons pouvoir continuer de défendre une certaine vision de l'existence en formant des esprits bien faits. Nous avons besoin de temps pour exercer notre métier dans sa plénitude - enseignement et recherche inséparables l'un de l'autre et se nourrissant mutuellement. Ce temps nous a été de plus en plus grignoté, ces dernières années, par le poids des charges administratives, faute de recrutement du personnel approprié en nombre suffisant. Nous n'acceptons pas ce chantage productiviste sur la recherche qui fait de l'enseignement une brimade, et réduira d'autant, de facto, notre salaire. Le rôle d'un enseignant-chercheur est d'enseigner et de mener à bien sa recherche, non de suppléer au manque de personnel administratif. La confusion, de plus en plus évidente, dans la définition des tâches, s'apparentera désormais, si les projets du gouvernement sont mis en œuvre, à une baisse de salaire de fait - travailler encore plus pour gagner moins, pour paraphraser un célèbre slogan de publicité politique. En fin de carrière, un maître de conférences gagne 3188, 64 euros net par mois (indemnités de transports, Ile-de-France, six zones) ; il est agrégé et docteur, ce qui implique une dizaine d'années d'études. Son désintéressement est tel qu'il n'hésite pas à dépenser les sommes suffisantes pour mener à bien sa recherche (voyages à l'étranger, hébergement, achat de livres, frais de colloque, etc.), sommes qui ne donnent lieu que parfois, mais pas toujours, loin de là, à quelques défraiements partiels.
Nous voulons donc affirmer que notre employeur, l'Etat français, vu nos qualifications et notre dévouement, nous doit le respect. Un fonctionnaire a des devoirs, mais il a aussi des droits, dont celui de ne pas être confondu avec un esclave, même pour aligner le pays sur les critères budgétaires européens, car l'esclavage nous paraît être un mode vraiment très archaïque d'organisation du travail.
En vous remerciant de votre attention, nous vous prions de croire, Madame, Monsieur, à l'assurance de nos sentiments les plus cordiaux.